Iran : «Cette guerre est illégale, illégitime, inefficace et dangereuse», par Dominique de Villepin
La guerre de choix dĂ©clenchĂ©e par les Etats-Unis et IsraĂ«l en Iran fait partie des seuils successifs franchis dans les derniĂšres annĂ©es qui nous rapprochent dâun monde brutal dâaffrontements impĂ©riaux. Nous entrons dans une phase de guerre rĂ©gionale, au sens plein, et cette guerre prend dĂ©jĂ la forme dâune guerre impĂ©riale, parce quâelle est conduite sous lâidĂ©e quâun ordre peut ĂȘtre imposĂ© par la force, corrigĂ© en permanence par la force, maintenu par la force. Elle franchit plusieurs points de non-retour : celui du droit international, celui de la diplomatie, en rompant des nĂ©gociations en cours, celui de lâĂ©limination extrajudiciaire assumĂ©e, que seules les dictatures avaient pratiquĂ©e Ă ce jour comme moyen politique acceptable.
Ici, lâillusion de la dĂ©fense dâun peuple opprimĂ© et massacrĂ© est mise au service de la domination Ă tout prix des Etats-Unis et de la sĂ©curitĂ© Ă tout prix dâIsraĂ«l. Qui peut croire un instant que Donald Trump et Benyamin NĂ©tanyahou ont pour objectif principal lâavĂšnement de la dĂ©mocratie ? Signe de leur dĂ©sintĂ©rĂȘt, ils envoient le peuple iranien se faire massacrer par le rĂ©gime, faute dâĂȘtre prĂȘts Ă envoyer des troupes au sol, seul moyen de renverser le rĂ©gime. Sans oublier que jamais dans lâhistoire une guerre destinĂ©e Ă instaurer la dĂ©mocratie nây est parvenue dans un pays de taille mĂȘme moyenne. On veut nous imposer lâidĂ©e que cette guerre est illĂ©gale, certes, mais lĂ©gitime. Je dĂ©fends lâidĂ©e quâelle est illĂ©gale, illĂ©gitime, inefficace et de plus dangereuse pour nous. La fin ne justifie pas les moyens ; au contraire, les moyens entachent la fin. Comment accepter le principe dâune guerre oĂč ce sont toujours les autres qui paient : le peuple iranien dâabord, mais aussi les peuples voisins, et bientĂŽt nos propres concitoyens Ă travers les chocs Ă©conomiques et sĂ©curitaires ?
Cette guerre est un piĂšge pour les dĂ©mocraties, parce quâelle prĂ©tend se faire au nom de la dĂ©mocratie, mais se mĂšne en vĂ©ritĂ© au service des empires. Personne ne regrettera Ali Khamenei. Le rĂ©gime iranien a opprimĂ© son peuple pendant des dĂ©cennies, rĂ©primĂ©, emprisonnĂ©, exĂ©cutĂ©. Il a nourri la dĂ©stabilisation rĂ©gionale par une politique de proxies et de projection, contribuant Ă enchaĂźner les sociĂ©tĂ©s du Moyen-Orient Ă la violence et Ă la peur. Mais ce que produit lâintervention militaire amĂ©ricano-israĂ©lienne, câest une multiplication des risques sĂ©curitaires : une violence accrue dâun rĂ©gime aux abois, une diffusion de la violence par des milices, soit pro-gouvernementales, soit dâopposition, soit sĂ©paratistes â lâIran est une mosaĂŻque de peuples complexe â ou encore une dissĂ©mination de la violence terroriste dans la rĂ©gion et dans le monde. Une dĂ©mocratie embrigadĂ©e ne saurait prendre racine dans un peuple farouchement indĂ©pendant.
Il nây a pas de dĂ©mocratie sans dĂ©cision collective
Il nây a pas de dĂ©mocratie sans droit. Or toute cette guerre non seulement est contraire au droit international, mais est mĂȘme menĂ©e contre le droit international. Comment ne pas mesurer lâabsurditĂ© des arguments des nouveaux bien-pensants qui disent que, puisquâil y a des violations du droit international, le droit international nâexiste plus ? Parce que des meurtres sont commis, le droit cesserait de sâappliquer ? Mais, en rĂ©alitĂ©, le droit est pour Donald Trump un signe de faiblesse et il ne respecte que la force. Faut-il rappeler que les Etats-Unis sanctionnent des juges de la Cour pĂ©nale internationale, y compris français ? Lorsque la rĂšgle recule, notre propre sĂ©curitĂ© devient plus fragile. La rĂšgle nâest pas un luxe, elle protĂšge les peuples, et câest pourquoi elle protĂšge aussi notre sĂ©curitĂ©. Le droit international nâest pas une coquetterie, encore moins un hĂ©ritage encombrant, câest notre premier rempart. Câest ce qui empĂȘche que le «deux poids, deux mesures» gĂ©nĂ©ralisĂ©, la loi du plus fort, finissent par sâappliquer au Groenland, Ă lâEurope de lâEst ou mĂȘme Ă lâintĂ©gritĂ© du territoire français un jour.
Il nây a pas de dĂ©mocratie sans dĂ©cision collective. Pas davantage dâalliance. Or les EuropĂ©ens semblent nâavoir Ă©tĂ© ni prĂ©venus, ni associĂ©s aux dĂ©marches qui ont conduit Ă la guerre, de mĂȘme quâils sont mis Ă lâĂ©cart de la soi-disant paix en Ukraine. Nous endossons une dĂ©rive sur laquelle nous nâavons aucune prise.
Il nây a pas de dĂ©mocratie sans une opinion Ă©clairĂ©e par la raison. Or cette guerre est une tentation pour les mĂ©dias car elle offre des mots tout faits pour les journaux, comme cette guerre «prĂ©ventive» dont on se demande bien ce quâelle pouvait prĂ©venir. Elle offre des images et on sait depuis la premiĂšre guerre du Golfe que la guerre des missiles est tĂ©lĂ©gĂ©nique et captive lâattention de son public. Elle offre, comme toujours, lâillusion des solutions simples Ă des problĂšmes compliquĂ©s.
Il nây a pas de dĂ©mocratie sans souverainetĂ© nationale. La Charte des Nations unies est et reste inviolable, un point câest tout.
Nous voyons ainsi se dessiner lâhubris impĂ©riale sous ses deux formes. Du cĂŽtĂ© amĂ©ricain, lâaspiration Ă la domination par la puissance, la tentation de substituer la contrainte Ă la procĂ©dure, de remplacer le cadre par la dĂ©cision unilatĂ©rale. Du cĂŽtĂ© israĂ©lien, une logique de sĂ©curitĂ© qui nâest plus seulement dĂ©fensive, mais qui tend vers la domination et lâĂ©crasement, partout oĂč câest jugĂ© nĂ©cessaire, en profitant de la fragmentation et des zones grises, du Sud-Liban au Sud-Syrie, du YĂ©men aux autres interstices oĂč lâEtat sâefface. On ne guĂ©rit pas les empires par dâautres empires. Remplacer une domination par une domination, câest prĂ©parer la revanche. Et la revanche, nous la payons toujours, par ricochet, sur notre sol.
Un piĂšge existentiel pour lâEurope
Câest un piĂšge pour ce qui reste dâordre mondial sacrifiĂ© Ă la rĂ©action en chaĂźne de la prolifĂ©ration nuclĂ©aire, de la course aux armements et de la violation gĂ©nĂ©ralisĂ©e du droit. Cette guerre est un danger concret pour les Français et les EuropĂ©ens, car elle leur impose lâessentiel des risques de rĂ©percussions. En cas de vague migratoire comme en Syrie en 2015, en cas de crise pĂ©troliĂšre comme en 1973, en cas de vague terroriste comme en 1985-1986, ce ne sont pas les Etats-Unis qui seront en premiĂšre ligne. Câest le peuple français. Il est donc de la responsabilitĂ© des dirigeants de mettre en Ćuvre une politique Ă©trangĂšre fondĂ©e dâabord sur la sĂ©curitĂ© des Français.
Câest mĂȘme un piĂšge existentiel pour lâEurope et pour la France, car câest un appel puissant Ă leur soumission. Des sirĂšnes visiblement bien entendues sur le continent. Aucune condamnation de la violation du droit international. Kaja Kallas, la vice-prĂ©sidente de la Commission, nâĂ©voque mĂȘme pas de bombardements dans son communiquĂ©. Le chancelier allemand fait peser la responsabilitĂ© sur lâIran. Le prĂ©sident de la RĂ©publique danse sur des ambiguĂŻtĂ©s.
Une coalition de garde-fous
Jâen tire deux actions indispensables.
La premiĂšre action est immĂ©diate, câest celle qui doit permettre dâĂ©viter la catastrophe annoncĂ©e de cette guerre dâIran, soulager le peuple iranien, renforcer les mĂ©canismes de responsabilitĂ©.
Dâabord, la France doit protĂ©ger ses ressortissants, sĂ©curiser ses emprises, anticiper les chocs Ă©conomiques et Ă©nergĂ©tiques : câest le minimum dĂ» Ă nos compatriotes quand la force des autres nous expose.
Mais il va ici falloir aller au-delĂ et assumer notre nouvelle faiblesse et faire cause commune avec dâautres puissances affaiblies, dans le monde et au Moyen-Orient.
Une coalition en Europe pour peser sur les messages profondément déséquilibrés et inquiétants qui viennent désormais de Bruxelles.
Une coalition au Moyen-Orient avec nos alliĂ©s et partenaires, pour les protĂ©ger au mieux des frappes de reprĂ©sailles iraniennes visant les intĂ©rĂȘts amĂ©ricains dans la rĂ©gion. Cette coalition politique et diplomatique de retenue doit tracer un chemin hors de la guerre par tous ceux qui ne veulent pas cette guerre, parce quâils ont Ă en payer le prix. Pas une coalition militaire, mais une coalition de garde-fous.
Une coalition aux Nations unies pour porter la voix du droit international. A dĂ©faut du Conseil de sĂ©curitĂ© bloquĂ©, il faut sâappuyer sur la lĂ©gitimitĂ© de lâAssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de lâONU pour rassembler une majoritĂ© politique mondiale autour dâun principe simple : stopper lâextension, protĂ©ger les civils, rĂ©tablir la rĂšgle.
La deuxiĂšme action est existentielle. Nos armĂ©es ne sont pas en mesure de mener des actions autonomes, consĂ©quentes et de haute intensitĂ© dans la durĂ©e, ce qui nous rend dĂ©pendants de nos alliĂ©s et dâabord des Etats-Unis.
Nos rĂ©seaux de communication ne permettent pas dâassurer la souverainetĂ© de nos donnĂ©es et de nos Ă©changes et la maitrise satellitaire risque dâarriver dans une zone critique, nous rendant lĂ aussi dĂ©pendants de la bienveillance amĂ©ricaine, voire dâentreprises privĂ©es.
Câest pourquoi aujourdâhui lâenjeu est de reconstruire la capacitĂ© dâaction et dâinitiative de la France. Nous devons devenir plus forts Ă notre tour, non pour manier la force contre les autres, mais pour la mettre au service du droit et de notre sĂ©curitĂ©.
La France, câest la dĂ©mocratie ; et câest pour cela que les intĂ©rĂȘts des peuples ne nous seront jamais Ă©trangers.
La France, câest le droit international et le multilatĂ©ralisme. Câest pourquoi nous devons porter un projet de renaissance de la diplomatie globale et de lâONU au lieu de la dĂ©clarer morte, voire dâen faire une vieillerie dĂ©passĂ©e par quelques responsables politiques français.
La France, câest lâindĂ©pendance. Cela suppose de nouer un vĂ©ritable pacte de souverainetĂ© nationale pour redresser lâensemble de nos capacitĂ©s. Cela repose sur une cohĂ©sion sociale retrouvĂ©e et cela exige de retrouver la justice sociale. Cela repose sur un Etat en ordre de marche pour garantir et rĂ©guler les souverainetĂ©s essentielles des Français. Cela repose sur une ambition dâavenir fondĂ©e sur une Ă©conomie compĂ©titive, innovante et robuste.
Vous pensez quâil tente une prise de tempĂ©rature ? Il se fait un peu vieux (72 ans), mais il a un boulevard sur la droite modĂ©rĂ© et une belle partie des Macronistes encore « centristes » qui ne peuvent pas blairer Attal.