Du Congo au Kenya en passant par Djibouti : lâimprobable pĂ©riple africain de Julien Mette, le coach français qui ne voulait pas devenir entraĂźneur
AprĂšs quasiment une heure de crapahutage en Afrique par procuration, avec la voix de Julien Mette pour nous faire voyager et son histoire pour nous transporter, le technicien de 44 ans sonne lâheure de lâatterrissage, en douceur. « VoilĂ , ça me fait beaucoup de choses Ă raconter. JâespĂšre que vous enregistrez. »
Oui, son parcours est mĂ©morisĂ© en entier avec tout ce quâil recĂšle de plus improbable, celui dâun Ă©tudiant en sociologie qui nâavait jamais rĂȘvĂ© dâĂ©pouser le mĂ©tier dâentraĂźneur et ne ressentait aucune attirance particuliĂšre pour un continent dont il sâest finalement Ă©pris. Depuis fĂ©vrier dernier, il emmagasine ainsi sa sixiĂšme expĂ©rience africaine au Kenya, ainsi que des trophĂ©es (*), Ă la tĂȘte du Tusker FC, nouvelle Ă©tape dâune Ă©popĂ©e racontĂ©e dĂšs le dĂ©part en version trĂšs originale.
(*) Coupe et Supercoupe du Kenya en 2026 avec le Tusker FC, aprĂšs deux titres de champion du Congo (2018, 2023) avec lâAS OtĂŽho.
« Ăa ne mâintĂ©ressait pas du tout dâentraĂźner en Afrique. Je nâavais mĂȘme pas vraiment de plan »
Au commencement, il sâinvestit dans son club de Saint-AndrĂ©-de-Cubzac, au nord de Bordeaux, pour occuper tout le temps laissĂ© libre par des cours Ă la fac peu envahissants. Vouloir tromper lâennui lâengage alors dans une carriĂšre dâĂ©ducateur longue de treize ans et passĂ©e notamment par Libourne. « En 2014, un gamin que jâai entraĂźnĂ© lĂ -bas et que jâallais chercher en banlieue de Bordeaux mâappelle. Son pĂšre Ă©tait un homme politique Ă Brazzaville, ce que jâignorais. Il dit quâil vient Ă Bordeaux avec son papa, Ă qui il a parlĂ© de moi. Il voudrait me rencontrer parce quâil a un club au Congo. Or, ça ne mâintĂ©ressait pas du tout dâentraĂźner en Afrique. Je nâavais mĂȘme pas vraiment de plan. »
Le hasard dĂ©cide de commencer Ă le tracer pour lui, pourtant. « Quand je dĂ©barque au Tongo FC pour deux mois, je sens la passion des joueurs qui, surtout, ne se plaignent jamais de rien alors quâils ont tout pour se plaindre. Câest vraiment par pur amour du foot mĂȘme sâils sont pros, dans le sens oĂč ils ont des primes et un salaire. Comme câest pour faire vivre leur famille, tu peux te dire quâils nâont pas le choix, il nâempĂȘche, ils se donnent Ă fond. Donc, je me dis « Oui, je peux aller loin avec ces joueurs-lĂ . » »
En 2016, il dĂ©cide donc dâĂ©tirer plus longuement son existence sous cet horizon dĂ©sormais moins Ă©tranger. « Je reviens parce quâil me propose de revenir, et puis je voulais voir de quoi jâĂ©tais capable sur une annĂ©e entiĂšre. Et, en fait, quand jâarrive, la saison a commencĂ©, ils sont derniers aprĂšs huit dĂ©faites en neuf matches et je ne peux pas recruter, rien. »
Une mauvaise passe entre 2017 et 2019
MalgrĂ© tout, il rĂ©ussit le sauvetage de ce club, mais pas celui de ses nombreux mois de salaire engloutis dans le trou noir des turpitudes locales. « Sans vouloir ĂȘtre grossier, je vais dire que jâai Ă©tĂ© « dĂ©pucelĂ© », avec tous les maux du foot africain en un club. Retards de paiement, joueurs en grĂšve parce quâils ne sont plus payĂ©s, prĂ©sident corrompu. AprĂšs mars 2017, je dĂ©missionne parce que jâavais les primes de match, jâĂ©tais nourri, logĂ©, blanchi, vĂ©hiculĂ©, mais je ne recevais plus mon salaire une fois passĂ© les deux ou trois premiers mois. Je ne mâen Ă©tais pas aperçu. Je ne suis pas dĂ©pensier, je nâavais pas de dettes, je ne faisais plus gaffe aux comptes. Et puis, un jour, jâai reçu une lettre de ma banque en France mâinformant que jâĂ©tais dans le rouge. »
En 2019, alors sĂ©lectionneur de Djibouti, il avait participĂ© Ă une journĂ©e de dĂ©tection Ă Nanterre. (A. RĂ©au/LâĂquipe)
Plus fortunĂ© est lâAS OtohĂŽ, le club congolais qui lui offre de redĂ©finir son quotidien professionnel en ajustant sur lui le costume de directeur sportif. « Bon, ça ne mâa pas plu du tout. Jâavais un entraĂźneur qui ne voulait rien savoir de ce que je disais. Mais ça mâa fait une nouvelle expĂ©rience. »
« Il y avait tout Ă reconstruire, avec quand mĂȘme la pression que jâai 37 ans, donc quâĂ ce moment-lĂ je suis le plus jeune sĂ©lectionneur du monde. [âŠ] Je suis frais mais en mĂȘme temps, je ne connais rien au poste »
La suivante le conduit en 2019 Ă Djibouti, oĂč il se coule dans la fonction dâentraĂźneur de la 196e sĂ©lection au classement FIFA, dont la derniĂšre rencontre officielle remonte Ă deux ans en arriĂšre, une traversĂ©e du dĂ©sert semblable au Grand Bara, immense Ă©tendue du sud du pays. « Il y avait tout Ă reconstruire, avec quand mĂȘme la pression que jâai 37 ans, donc quâĂ ce moment-lĂ je suis le plus jeune sĂ©lectionneur du monde, je dis surtout ça pour lâanecdote. Je suis frais mais en mĂȘme temps, je ne connais rien au poste. »
Si lâapprentissage est une entreprise compliquĂ©e par ses relations avec les dirigeants, qui lâĂ©vinceront en octobre 2021 peu aprĂšs lâavoir, dĂ©jĂ , dĂ©pouillĂ© de ses adjoints français, cela ne lâempĂȘche pas de revendiquer « la meilleure pĂ©riode de lâhistoire du foot djiboutien ». Ă son crĂ©dit sâinscrit une Ă©limination de justesse aux tirs au but contre la Gambie lors du tour prĂ©liminaire de la CAN 2021 (1-1, 1-1, 2-3 t.a.b.), juste avant la phase qualificative dâune compĂ©tition dont leurs vainqueurs atteindront les quarts de finale.
Autre ligne positive Ă son bilan, la qualification pour les Ă©liminatoires de la Coupe du monde 2022, une aventure fracassĂ©e contre le mur dâadversaires bien trop relevĂ©s. Alourdis par de trop nombreux buts, ses Ă©checs lors des quatre premiers matches servent de justification Ă la fin dâun mandat qui rĂ©clamerait plus quâun article pour en narrer toutes les pĂ©ripĂ©ties. Depuis, il a rebondi en divers endroits de la mappemonde, le Congo, le Rwanda et le Kenya, en explorateur dâun continent quâil a dĂ©couvert tout en se dĂ©couvrant sans doute lui-mĂȘme.
Source: lâEquipe