Dispatches from Elsewhere, un mystère et de l'émotion

Présentée comme un jeu de piste urbain bourré de mystère, la série anthologique Dispatches from Elsewhere est également une représentation de la solitude et du besoin de s’unir pour en sortir. Pour porter ce message, la série magnifie les rues de Philadelphie et nous propose quatre personnages inoubliables et campés par des acteurs très impliqués. Cette série est aussi bizarre que touchante.

:notebook: Temps de lecture estimé : 10 minutes


Les origines de Dispatches from Elsewhere


Dispatches from Elsewhere est inspirée de faits réels. En 2008, l’artiste Jeff Hull créé un jeu de piste urbain à San Francisco pour présenter une entité fictive appelée le Jejune Institute. Utilisant l’espace public et en dispersant des indices aux quatre coins de la ville, le jeu a attiré une dizaine de milliers de participants en l’espace de trois ans. Ce projet fascinant a fait l’objet d’un documentaire en 2013 appelé The Institute.
Jason Segel, acteur connu pour ses rôles dans des comédies comme la série How I Met Your Mother ou Forgetting Sarah Marshall (Sans Sarah, rien ne va) traverse à cette époque-là une période difficile qu’on devine être une dépression. Après avoir lutté contre l’alcoolisme et sortant d’un rôle qu’il a tenu 9 ans qu’il a apprécié mais qu’il n’a pas trouvé particulièrement stimulant, il cherche de l’inspiration pour créer un nouveau projet, mais il est victime du syndrome de la page blanche. Lorsqu’il tombe sur ce documentaire, il tombe amoureux de cette œuvre de Hull et cherche par tous les moyens d’en contacter l’auteur.
Après un contact très bref avec Jeff Hull, il pense ne jamais pouvoir aller plus loin. Mais un mois plus tard il reçoit un email anonyme l’invitant dans un lieu à une heure précise. Jason Segel reçoit dans un hotel de nouvelles instructions. Il se retrouve mêlé à un petit jeu de piste créé spécialement pour lui. Stimulé par l’expérience et vite rassuré par un message bienveillant en début d’aventure, il se lance à coeur perdu dans ce jeu et va trouver l’inspiration pour créer Dispatches from Elsewhere.
Après l’écriture d’une première version du script, il tient à obtenir le feu vert de Jeff Hull qui le lui accode. Ce dernier jugeant que le but de son oeuvre a été respectée par Jason.

Un jeu de piste pour rompre la solitude


Lorsqu’on lance le premier épisode de la série, on se demande si on n’a pas activé par erreur le bouton pause, un homme (campé par Richard E. Grant) nous observe pendant de longues secondes (24 !) avant de s’adresser directement à nous. Par volonté de nous faire gagner du temps, il se charge lui-même de présenter Peter brièvement. Peter, c’est vous dit-il.
Peter est un homme solitaire. Il a un travail stable mais qu’il ne trouve aucunement stimulant, il trouve du confort dans une routine, une marche matinale sans contact humain pour aller au boulot, le même trajet dans l’autre sens pour rendrer, en achetant un repas déjà tout prêt pour le dîner, pour se poser tranquillement devant Law & Order SVU (NY Unité Spéciale). La série n’est pas anodine car c’est un formula show où on a une enquête par épisode qui sera toujours conclue, la formule ne change pas d’une saison à l’autre.
Peter est seul, terriblement peureux. Il est effrayé à l’idée de changer sa routine car elle est rassurante. Mais il sent qu’il manque une chose dans sa vie, un challenge. C’est alors qu’il s’intéresse à ses petites affiches accrochées à des poteaux. Ceci va le conduire à découvrir le Jejune Institute. Un lieu luxueux où il est attendu pour lui diffuser une vidéo. Qu’on va résumer en disant que c’est une vidéo de recrutement pour un projet spécial. Car Peter est un homme spécial. Mais au moment de s’inscrire, Peter tombe sur des messages écrits directement adressés à lui qui lui conseillent de fuir.
Le jeu de piste est lancé, Peter participe à une expérience opposant le Jejune Institue et l’Elsewhere Society. Le but semble être de retrouver Clara, une jeune artiste disparue.

Quatre personnages inoubliables


Des dizaines de participants se retrouvent dans un parc et écoutent une station pirate qui leur donne les instructions de l’expérience, ils sont tous divisés en équipes de quatre. Peter retrouve Simone, une candidate qu’il a déjà croisé au début de l’aventure, et les deux autres membres de son équipe : Fredwynn et Janice.
Peter je l’ai dit est un homme seul et peureux. Les premières étapes du jeu de piste ont redonné de la couleur à son quotidien. Persuadé que ce n’est pas un jeu mais quelque chose de réel, il va s’impliquer totalement dans l’aventure.
Présenter en détails les autres personnages reviendrait à gâcher des éléments de leur histoire, je vais donc m’en tenir à une présentation simplifiée.
Simone est la première partenaire qu’il rencontre. Juste après sa fuite de l’institut Jejune, Peter est guidé par un allié inconnu vers une boutique où se trouve Simone. D’abord menaçante, elle lui avoue rapidement qu’elle cherchait à jouer un rôle pour embrasser l’excentricité de l’expérience. Prenant l’expérience comme un jeu, elle cherche le frisson plus que des réponses à l’intrigue présentée. La jeune femme est complémentaire de Peter, sa touche artistique et fantasque complimente l’aspect terre à terre et prudent de son partenaire. Mais Simone est aussi une personne bourrée d’insécurités, le monde est une menace pour elle et le jeu peut être un moyen de trouver une respiration pour pouvoir faire à nouveau confiance à quelqu’un.
Bien que mariée à Lev depuis de longues années, Janice cherche un moyen de secouer son quotidien qu’on devine assez monotone. Plus âgée que ses camarades, elle sait garder une certaine distance avec les autres mais profite néanmoins de l’aventure pour se faire des amis, même si c’est éphémère. C’est en quelque sorte une dernière aventure dans une vie qui s’est faite en ligne droite.
Fredwynn est un homme paranoïaque, jusqu’au-boutiste et trop honnête pour son propre bien. Il pense que le gouvernement est derrière cette expérience et son côté obsessionnel s’exprime par son attention aux moindres détails du jeu. Dans le parc où tous les participants doivent trouver leurs partenaires, Fredwynn préfère écouter jusqu’au bout la diffusion de la radio pirate pour pouvoir détecter un indice caché. Ce n’est a priori pas le partenaire de jeu idéal.
Quatre inconnus, quatre personnes différentes mais une constante : ils sont parfaitement imparfaits. Peter est tout de suite touchant par sa solitude, son côté couard sert d’abord de comic relief pour nous faire sourire avant qu’il serve de preuve à son évolution au contact de l’expérience et de ses partenaires. Jason Segel n’a jamais été perçu comme un brillant acteur, mais il a de toute évidence un capital sympathie important, cela aide à s’attacher à son personnage rapidement. Et pour l’acteur, ce nouveau passage dans un rôle plus dramatique est une réussite. Ce n’était pas forcément simple de tenir un personnage principal gauche, maladroit mais sincère. L’alchimie qu’il forme avec Eve Lindley est incroyable et il le fallait car les deux premiers épisodes sont surtout concentré sur leur duo.
Eve Lindley, qui joue Simone, est une des révélations de la série. Comme Peter, on est nous aussi immédiatement captivé par l’aura qu’elle dégage. Derrière une façade insouciante et courageuse, on décerne facilement ses insécurités et elle exécute tout ça à la perfection. L’actrice a participé activement au processus créatif sur son personnage et ça a été on ne peut plus bénéfique, tant à l’écriture de la série qu’à l’implication de la jeune femme dans ce rôle plus intime que d’habitude.
André Benjamin qui joue Fredwynn est plus connu sous son nom de scène André 3000, membre du OutKast. Ce n’est pas un acteur très prolifique, il préfère choisir soigneusement ses projets plutôt qu’enchaîner les rôles. Fredwynn était le personnage principal le plus difficile à équilibrer. Il est censé être égoïste, honnête et parano mais le personnage n’a pas un mauvais fond, c’est juste sa nature obsessionnelle qui s’exprime en priorité. Et Benjamin, qui est tombé amoureux du script flirte avec aisance sur cette frontière. On ne détestera jamais Fredwynn et quand il faut sortir une scène forte, on est mis à terre.
Je ne vais pas évoquer tous les personnages restants et tous les membres du casting, mais je voulais écrire un dernier paragraphe sur Richard E. Grant qui joue un « narrateur fiable » et le leader du Jejune Institute. Il est le relais entre la série et nous et on sent que l’acteur a pris un plaisir fou à jouer ce rôle à la fois menaçant et chaleureux. On s’attend à tout moment à ce qu’il nous sorte un sourire maléfique qui va nous hanter, mais il reste rassurant. Faux mais rassurant. Du moins pour le moment.

De la beauté et de petites imperfections


Le quatuor se montre vite attachant, on se reconnaîtra forcément dans un ou plusieurs d’entre eux. Personnellement je me retrouve un peu en Peter avec sa routine rassurante, son côté gauche. J’ai comme Fredwynn un côté obsessionnel (comme c’est le cas pour moi envers cette série, et cet article a pour but de m’en débarrasser). Tout le monde a une façade comme Simone pour se protéger des autres, même si on ne protège pas forcément la même chose qu’elle. Et comme Janice, on a sans doute peur d’avoir manqué sa vie, ou du moins de ne pas avoir suivi les promesses qu’on s’était faites.
Comme dans sense8, les interactions banales du groupe sont parfois les plus touchantes. L’esprit de communauté est un des propos majeurs de la série (j’y reviens dans un futur paragraphe) et si vous y êtes sensibles vous allez vous aussi tomber amoureux de cette bande. Chaque scène dans leur repère, un petit dinner américain typique seront un cocon rassurant. L’exploration de la ville à travers leur regard est une bulle d’oxygène, encore plus dans cette période de pandémie où l’extérieur est une menace et où les autres sont un danger potentiel. L’évolution du groupe ne semble jamais forcée, le développement est naturel, pas trop rapide. Cela donne un impact fort à certaines étapes majeures de leur aventure collective.
Le jeu de piste est bien mené. Cela ne me semble pas être une série où on peut faire de nombreuses théories comme on pouvait faire pour Lost, elles sont basiquement expliquées d’entrée de jeu. C’est soit un jeu, soit la réalité, soit une expérience du gouvernement. Il y a des subtilités bien sûr, mais on sort que rarement de ce postulat. Mais l’expérience s’imbrique parfaitement dans l’histoire, le jeu de piste nous donne des éléments dans chaque épisode mais il peut s’effacer pendant de longues minutes pour laisser les personnages s’exprimer. Et quand on a présenté les quatre personnages dans leur épisode dédié, le jeu de piste prend les reines pour enchaîner les révélations. On a des surprises, des pics de tension, des fausses pistes. Certains spectateurs pourraient rester sur leur faim, mais dans l’ensemble c’est un très bon point de départ et complément à l’histoire.
On peut également ajouter un mot sur la réalisation qui est impeccable, la ville de Philadelphie sert de très beau décor à ce jeu de piste urbain. La beauté que veut créer le Elsewhere Society offre un magnifique contraste dans la ville. Les musiques sont parfaites et il vous faudra résister pour ne pas écouter en boucle les morceaux après avoir finir la série.
La série a toutefois des imperfections. Elle se loupe par exemple à certains moments clés. Dans l’institut Jejune, Peter fond en larmes devant la vidéo de recrutement. La vidéo a un message fort sur l’importance qu’à Peter dans leur aventure et il avait besoin de ça pour se sentir exister, mais la scène ne provoque pas l’émotion attendue. Comme les autres scènes légèrement manquées, ce n’est pas mauvais dans sa réalisation, ce n’est pas ridicule, c’est simplement que l’effet n’est pas atteint. Révéler les deux autres passages « manqués » que j’ai distingué serait dévoiler trop de choses de l’intrigue, mais ils concernent aussi Peter et se trouvent dans l’épisode 7, l’un est un moment de détresse important, l’autre est une prise de risque devant un public , ces scènes jouent sur un côté cringe, une gêne qui nous empêche de prendre la vague d’émotion en pleine gueule. Mais aucune de ces scènes ne gâche le plaisir de voir la série et ça ne ternit en rien les personnages.
Le dernier épisode est aussi un sujet délicat. Pris à part, c’est un très bel épisode, une œuvre personnelle qui tenait clairement à cœur à Jason Segel. Il y a des surprises et une vulnérabilité indéniable, mais cet épisode se fait au sacrifice d’un élément primordial de la série. On aura bien notre larme à l’œil et une grande tristesse quand le générique de fin, mais il sera difficile pour beaucoup de digérer la frustration qui traverse tout l’épisode.
À l’image de The OA ou sense8, le message de la série (pas très subtil sur la fin) pourrait paraître convenu. Mais c’est l’exécution qui compte, les émotions qui nous traversent. Comme ces deux exemples, Dispatches from Elsewhere créé un attachement total à ses personnages, si bien que leur dire adieu est un déchirement.


Source principale : LA Times
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