Cadeau
A mesure que lâavenir advient, les utopies les plus angoissantes et les plus glauques commencent Ă se matĂ©rialiser sous nos yeux. LâĂ©crivain russe Dmitry Glukhvosky, maĂźtre du thriller technologique et de la science-fiction dystopique, livre lâAvant-poste (qui sort ce jeudi 5 fĂ©vrier chez Robert Laffont), un roman horrifique sur les ravages du mensonge et de lâoubli, dans un monde plongĂ© dans un brouillard toxique, aprĂšs une guerre civile destructrice. Devenu cĂ©lĂšbre grĂące Ă sa trilogie Metro (le Livre de poche, 2017), lâancien journaliste, observateur perspicace des arcanes de la politique russe et internationale, raisonne sur les ressorts de la propagation du virus de la propagande.
Comment et quand vous est venue lâidĂ©e dâĂ©crire cette dystopie sur le pouvoir destructeur des mots ?
En 2014, avec lâannexion de la CrimĂ©e et la premiĂšre occupation du Donbass, du jour au lendemain, tous les mĂ©dias russes, qui Ă©taient des porte-voix loyaux envers le pouvoir et qui imitaient lâimpartialitĂ©, se sont alors transformĂ©s en outils de propagande dĂ©complexĂ©e pour justifier, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, lâinjustifiable. Il a fallu dĂ©shumaniser les Ukrainiens, rabaisser lâUkraine en tant que Etat pour inculquer le sentiment quâau XXIe siĂšcle, il est acceptable, normal, de sâemparer de la terre dâautrui, de redessiner la carteâŠ
Lâespace informationnel a Ă©tĂ© inondĂ© de «hate speech». Des flots de pus ont jailli de tous les canaux de communication, chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision, radios, et sur les rĂ©seaux. Car les Ukrainiens Ă©taient trĂšs proches des Russes, avec une interpĂ©nĂ©tration totale entre les deux peuples, au niveau des familles, de la culture, des Ă©lites. Le pouvoir russe devait justifier dâavoir plantĂ© un poignard dans le dos de lâUkraine, comme CaĂŻn Ă Abel.
Est-ce que vous aviez été surpris par ce coup de poignard ?
PlutĂŽt, oui. Nous Ă©tions nombreux Ă penser quâaprĂšs la dĂ©faite du mouvement de BolotnaĂŻa [les grandes manifestations anti-Poutine en 2011-2012, ndlr], il y aurait un retour Ă lâautocratie, Ă lâautoritarisme et Ă moins de libertĂ©s. Mais nous ne pensions pas que cela se ferait de maniĂšre aussi perfide. Et surtout, que tant de gens, apparemment modernes, pro-Occidentaux, dĂ©fenseurs de la libertĂ©, se montreraient soudainement rĂ©ceptifs Ă ce langage de haine, nourri de ressentiment⊠Y compris au sein de mon entourage, des amis qui pourtant avaient manifestĂ© contre Poutine, ou avaient des maĂźtresses ukrainiennesâŠ
Comment Ă©tait-ce possible ? Ce nâĂ©tait Ă©videmment pas de la magie noire. Mais il y a lĂ quelque chose dâĂ©tonnant, une explication psychologique. Un travail avec le subconscient, lâutilisation de constructions imagĂ©es, le recours Ă certains traumatismes personnels de lâenfance ; la perte de lâUnion soviĂ©tique au niveau national. Beaucoup de gens ont soudainement complĂštement virĂ© de bord.
Mais mon roman ne vise pas Ă donner une description prĂ©cise de toute la diversitĂ© des portraits psychologiques qui ont conduit la Russie Ă la guerre. Il sâagit plutĂŽt dâune mĂ©taphore filĂ©e sur lâimpact du discours de haine sur le cĂŽtĂ© obscur de lâĂąme humaine.
En libĂ©rant ses dĂ©mons, en compensant les humiliations personnelles, on libĂšre le mal rĂ©primĂ© et contenu en soi. Selon moi, la genĂšse du mal est ce sentiment dâĂȘtre lĂ©sĂ©, dâavoir Ă©tĂ© brimĂ©, et le dĂ©sir de sâaffirmer aux dĂ©pens des autres, Ă travers leur douleur et leur souffrance.
Vous traitez la propagande comme un virus mortelâŠ
Je voulais Ă©crire sur la façon dont les gens se transmettent la folie les uns aux autres, Ă travers les mots. Parce que ce nâest pas une construction verticale oĂč lâEtat sĂšme et le peuple reçoit. Une fois contaminĂ©s, les gens commencent Ă rĂ©pandre le virus par le verbe. On se dispute au sein des familles, au travail, avec ses amis. Et ceux qui sont contaminĂ©s ressentent le besoin de contaminer lâautre.
Passer du cĂŽtĂ© du mal provoque inĂ©vitablement un conflit intĂ©rieur avec lâĂ©ducation reçue, les valeurs inculquĂ©es depuis lâenfance par la famille et par lâĂ©cole, quand le systĂšme se met Ă exiger de vous dâaccepter lâinacceptable. Tu comprends que tu enfreins un tabou, et tant quâil y a autour des gens qui respectent ce tabou, cela tâirrite profondĂ©ment. Il faut les embrigader eux aussi, afin de te prouver que tu nâes pas une mauvaise personne.
Un autre acteur central de votre Ćuvre est lâoubli, corollaire du mensongeâŠ
Lâaction se dĂ©roule dans lâun de ces petits avant-postes au bord de lâinconnu, oĂč tout est oubliĂ©. OubliĂ© parce que les gens ne veulent pas se souvenir, comme les vĂ©tĂ©rans nâaiment pas se remĂ©morer la guerre. Qui sait ce quâils ont fait lĂ -bas ? Surtout quand on a Ă©tĂ© bourreau. La victime a besoin de se souvenir, de parler pour se dĂ©barrasser de ses peurs, elle sait quâelle a raison. Mais le bourreau, le violeur, le pillard nâa pas envie de se souvenir.
Ce qui est fait est fait. Ceux qui vivent sur cet avant-poste ne veulent pas se souvenir de ce qui sâest passĂ© avant ni du pourquoi il nây a plus personne de lâautre cĂŽtĂ© du fleuve. Et on ne raconte rien aux jeunes. Sinon, il faudrait reconnaĂźtre que nous Ă©tions du cĂŽtĂ© du mal. Câest un peu ce qui est en train dâarriver aux enfants en Russie, auxquels on enseigne la guerre en Ukraine du point de vue de la propagande de Poutine.
Autant dire quâils nâen sauront rien de vrai. Moi, qui suis nĂ© en 1979, jâai dĂ» attendre dâĂȘtre en terminale, aprĂšs la chute de lâURSS, pour dĂ©couvrir ce qui sâĂ©tait passĂ© en 1939, le pacte Molotov-Ribbentrop, ou les rĂ©pressions de lâinsurrection de Budapest (1956) et du «printemps de Prague» (1968).
Pour votre Ćil dâĂ©crivain, de journaliste et dâobservateur politique, lâAmĂ©rique de Donald Trump rĂ©sonne-t-elle avec la Russie de Vladimir Poutine ?
Oui, et câest surprenant. Pendant vingt-cinq ans, Poutine a prĂ©parĂ© le peuple Ă un Ă©tat de soumission et dâabdication, un peuple avec dĂ©jĂ mille ans dâhistoire dâasservissement. Et qui nâa connu quâune trĂšs courte pĂ©riode, une dizaine dâannĂ©es Ă peine, aprĂšs la chute de lâURSS, dâanarchie et de libertĂ©, tant que lâentourage de Boris Eltsine et les premiers collaborateurs de Vladimir Poutine pillaient le pays, et ne se souciaient pas du peuple. Avant de commencer Ă serrer les vis quand il a fallu prĂ©server ce quâils avaient amassĂ©.
Les AmĂ©ricains, eux, ont Ă©tĂ© libres pendant deux cent cinquante ans. Et Trump a rĂ©ussi, en une annĂ©e seulement, Ă mettre la nation amĂ©ricaine dans un Ă©tat de choc et de rĂ©signation. Vladimir Poutine mĂ©prise le systĂšme du droit international, parce quâil estime quâil freine et discrimine la Russie, lâempĂȘchant de rĂ©aliser ses plans de reconstruction impĂ©riale. La Russie est un pays faible, qui aurait tout intĂ©rĂȘt Ă ce que des rĂšgles existent.
Mais Poutine Ă©tait enfermĂ© dans une bulle, ne comprenant pas Ă quel point la Russie dĂ©pendait Ă©conomiquement de lâOccident, et son armĂ©e Ă©tait un tigre de papier. Il nâimaginait pas non plus le degrĂ© rĂ©el de rĂ©sistance de lâUkraine, des forces de la sociĂ©tĂ© civile. Donald Trump a Ă©tĂ© tentĂ© de suivre le mĂȘme schĂ©ma. Mais lâAmĂ©rique est le pays le plus puissant au monde sur le plan militaire et la plus grande Ă©conomie, elle aurait beaucoup plus Ă perdre encore en se coupant de ses alliĂ©s.
En quoi ces deux impérialismes diffÚrent-ils ?
Leur genĂšse est diffĂ©rente. En rĂ©alitĂ©, il nây avait pas de demande massive en faveur de lâimpĂ©rialisme en Russie. Il y avait une couche sociale dĂ©favorisĂ©e qui nourrissait un sentiment de rancĆur. Les Douguine et autres penseurs nationalistes Ă©taient marginaux jusquâĂ ce que le pouvoir trouve commode dâutiliser leur rhĂ©torique pour mobiliser la sociĂ©tĂ© de maniĂšre ultraconservatrice. Pour geler la libĂ©ralisation spontanĂ©e qui venait dâen bas, un dĂ©sir de normalitĂ©, de vie digne, de justice, de lutte contre la corruption.
En AmĂ©rique, au contraire, il y a une forte demande pour des valeurs conservatrices. Une rhĂ©torique dâintolĂ©rance, de haine envers toutes ces minoritĂ©s ultra-minoritaires liĂ©es au fait que les dĂ©mocrates, qui auraient dĂ» rĂ©soudre les problĂšmes sociaux des classes moyennes et dĂ©favorisĂ©es, se sont concentrĂ©s de maniĂšre imprudente sur la lutte politique interne et leur propre programme.
En outre, les gens renoncent facilement Ă leur libertĂ© lorsquâils ont peur. Parce que lâhistoire nâenseigne rien. Chaque gĂ©nĂ©ration repart de zĂ©ro. La peur et la promesse de sĂ©curitĂ© lâemportent sur le besoin de libertĂ©. Vous voulez la libertĂ© quand vous ĂȘtes en sĂ©curitĂ©, quand vous avez peur, vous voulez ĂȘtre protĂ©gĂ©. Les fascistes attisent la peur pour vendre leur protection.
Donc lâAmĂ©rique de Trump est devenue fasciste ?
Sa rhĂ©torique oui. Le pays a bien sĂ»r une grande inertie, et les gens rĂ©sistent aux raids anti-migrants. Mais un despote a pris le pouvoir. Le hate speech a commencĂ© dĂšs la campagne Ă©lectorale. Et la dĂ©shumanisation, la brutalitĂ© et la simplification. Les rĂ©gimes autoritaires Ă©tudient avec beaucoup dâintĂ©rĂȘt les pratiques des autres, quâil sâagisse de zombification, de contrĂŽle, de mise en place dâun conformisme.
Et ce qui semblait ĂȘtre applicable uniquement Ă la Russie est devenu dâactualitĂ© et pertinent partout, y compris en Europe, avec les partis dâextrĂȘme droite qui utilisent les mĂȘmes mĂ©thodes et la mĂȘme rhĂ©torique. Pour y ĂȘtre invulnĂ©rable, il faut ĂȘtre serein, ne ressentir aucune crainte. En premier lieu, la crainte de perdre son confort de vie.
Sommes-nous donc condamnĂ©s Ă sombrer dans la paranoĂŻa et dans la peur, Ă moins, comme vos personnages, de se percer les tympans pour ne pas ĂȘtre contaminĂ©s par le virus ?
Pas nĂ©cessairement. Si on arrive Ă analyser et Ă nommer les choses, câest dĂ©jĂ un vaccin. Et lâantidote Ă la peur, câest le rire. Câest sur cela que repose la caricature politique. Et câest sur cela, en particulier, que toute la campagne de Navalny avait Ă©tĂ© construite : Poutine nâest pas effrayant, il est ridicule. Vous ne pouvez pas avoir peur de ce dont vous vous moquez.
Mais, malheureusement, nous vivons actuellement dans un cycle de suspicion et de mĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Selon moi, le grand dĂ©clencheur, câest le Covid-19, qui a complĂštement dĂ©stabilisĂ© notre vision de lâavenir. Demain est devenu totalement incertain. Nâimporte qui peut mourir chaque jour, on ne peut rien y faire.
Le problĂšme majeur, ce sont les rĂ©seaux sociaux. On mise sur la viralitĂ©. La diffusion de lâinformation est devenue horizontale - et mĂȘme les sources verticales font semblant dâĂȘtre horizontales -, il nây a pas de modĂ©ration. Ce qui se passe sur les rĂ©seaux me rappelle beaucoup la presse europĂ©enne avant le dĂ©but de la PremiĂšre Guerre mondiale. Un attisement irresponsable du feu. Pour faire du chiffre, en surfant sur la vague du nationalisme, tout le monde verse de lâhuile sur le feu. Pour le profit, pour le buzz.
Les gens se laissent emporter par lâenthousiasme, par la frĂ©nĂ©sie. AprĂšs deux guerres mondiales, il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© en Occident quâil fallait une modĂ©ration. Quâil y a un domaine de responsabilitĂ©, rĂ©servĂ© aux professionnels de lâinformation. En outre, le langage de la haine et de la violence ne devait pas ĂȘtre tolĂ©rĂ©, car nous avions vu oĂč cela mĂšne.
Appelez cela de la censure libĂ©rale, mais cela a aidĂ© Ă maintenir la paix pendant de nombreuses annĂ©es. DĂ©sormais, sur les rĂ©seaux, il y a une irresponsabilitĂ© totale. Sous des pseudos anonymes, les gens peuvent publier nâimporte quoi. Qui travaille pour lâEtat, qui a un faux profil, qui est un troll rĂ©munĂ©rĂ©, qui est simplement idiot ? Impossible de le savoir.
Vous avez vous-mĂȘme investi les rĂ©seauxâŠ
Moi, jâai appris Ă rĂ©diger des messages viraux. Avec 70 000 abonnĂ©s sur Twitter, certains de mes messages ont Ă©tĂ© lus par trois millions de personnes. Je sais comment ça marche, jâai la recette. Il suffit de jouer sur les Ă©motions. Aucune analyse, zĂ©ro. Et aucun lien avec les faits, le bon sens, la vĂ©ritĂ©.
On assiste ainsi Ă la formation dâune ochlocratie, le pouvoir de la foule. Et elle commence, comme aux Etats-Unis, Ă faire pression sur lâestablishment politique, en formant une demande et en continuant Ă exercer son pouvoir, en rejetant toute limite. Le bien se distingue du mal, car il sâimpose volontairement des limites, tandis que le mal ne veut ĂȘtre limitĂ© par rien. Câest pourquoi le mal lâemporte souvent. Il nây a pas de limites, on peut tuer des enfants, bombarder des villes, faire tout ce quâon veut.
LâAvant-poste, comme mĂ©taphore, parle de cette impulsion qui se propage Ă travers les rĂ©seaux sociaux. Mais plus simplement, ce livre raconte comment, aprĂšs lâeffondrement de la Russie, il y a des gens qui vivent sur ses ruines, ils ne se souviennent pas pourquoi le pays sâest effondrĂ© et pensent que le mal quâils ont causĂ© ne reviendra jamais. Parce que, de lâautre cĂŽtĂ©, tout le monde est dĂ©jĂ mort. Mais en rĂ©alitĂ©, personne ne meurt jamais complĂštement. Et le mal revient toujours.